Dermatillomanie et Psychologie

Savez-vous pourquoi les gens ont peur de regarder leurs cicatrices ? Et encore plus, peur de les toucher ? C’est parce que c’est l’endroit de notre corps où notre âme s’est débattue pour sortir, mais on l’a repoussée dedans et recousu la fente où elle avait essayé de s’échapper. Je sais, parce que moi j’en ai des cicatrices sur mon corps. J’en ai plein. Mon âme a souvent essayé de me déserter. De foutre le camp ailleurs. Mais moi je n’ai pas peur de les regarder mes cicatrices, et même de les toucher. Surtout la nuit, quand je peux pas dormir, je les touche rêveusement. Et chacune d’elles me raconte son histoire.

Raymond Federman, Mon corps en neuf parties, 2004.

Contenus et limites de l’espace psychique selon les psychanalystes

Lors de rencontres cliniques, les limites de l’individu entre lui-même et le monde extérieur, entre lui-même et les autres, attirèrent l’attention des psychanalystes qui se mirent à étudier en particulier leur constitution, leurs défaillances. C’est ainsi que Mijolla A. et Mijolla-Mellor S. écrivirent : « Il apparaît que, depuis les années 1950 environ, on est passé d’une psychanalyse qu’on aurait pu dire jusque-là surtout « orificielle »  à  une psychanalyse peut-être plus « cutanée ».

H. F. Harlow, en particulier, a étudié les modalités de l’attachement des bébés singes à leur mère. Le réconfort apporté par le contact de la peau avec une fourrure, ou un équivalent, s’avère le plus important. Le réconfort n’est trouvé que de façon secondaire, dans l’allaitement, le bercement, la chaleur physique. La satisfaction associée à l’expérience d’attachement à la mère conditionne l’établissement du sentiment de confiance en soi et du sentiment de sécurité interne. Une fois ce sentiment de sécurité bien établi, la sociabilité peut se mettre en place.

Dans le sillage de H. F. Harlow, J. Bowlby élabore, à partir des années 1950, une théorie de l’attachement. Selon lui, l’attachement serait le premier mode de relation du bébé au personnage maternel. Il se construirait tout au long de ses premières années de vie et serait favorisé par cinq éléments : la solidité du portage, la chaleur de l’étreinte, la douceur du toucher, l’échange de sourires et l’interaction des signaux sensoriels et moteurs lors de l’allaitement. La fonction essentielle de ce lien d’attachement serait d’assurer la sécurité de l’enfant et donc, comme il le disait volontiers, de satisfaire son besoin primordial de protection (Attachement et perte, 1978).

Freud, S. – Du système pare-excitations au Moi

Dès l’esquisse d’une psychologie scientifique » en 1895, puis dans « Au-delà du principe du plaisir » en 1920, Sigmund Freud a imaginé un système fonctionnel conçu comme une enveloppe recouvrant toute la surface de l’organisme. Cette enveloppe, appelée pare-excitations, filtrerait passivement les excitations venues de l’extérieur qui, par leur intensité, risqueraient de détruire l’organisme. Le « trauma » est d’abord défini comme l’effraction de ce système pare-excitations. Dans les premiers écrits de Freud, ce système a pour support corporel : les organes sensoriels, puis la peau elle-même. Plus tard, le système pare-excitations sera conceptualisé avant tout comme une des composantes du fonctionnement de l’appareil psychique permettant alternativement un investissement puis un désinvestissement du système perception-conscience. Une telle inexcitabilité périodique aurait pour effet de fragmenter ainsi les excitations trop fortes. Le pare-excitations, dispositif d’abord conçu comme spatial (enveloppe à la surface de l’organisme), est devenu temporel.

En 1923, Freud insistera sur l’importance de la surface du corps, des sensations, des expériences et des échanges tactiles pour la constitution du psychisme de l’individu, pour la constitution du Moi. Dans « Le Moi et le Ca », il écrit, en effet : « Le Moi est avant tout corporel, il n’est pas seulement un être de surface mais il est lui-même la projection d’une surface. » Un peu plus tard, cette phrase sera agrémentée de la note suivante : « Le Moi est finalement dérivé de sensations corporelles, principalement de celles qui ont leur source dans la surface du corps. Il peut être ainsi considéré comme une projection mentale de la surface du corps et, de plus, il représente la surface de l’appareil mental. »

Consoli, S. et Consoli, S. – Psychanalyse, dermatologie, prothèses, d’une peau à l’autre

La peau est en général associée, métaphoriquement, aux membranes limitantes entre dedans et dehors, et, dans cette perspective, elle représente l’enveloppe narcissique par excellence, elle signe la distinction (sinon la différence) entre moi et l’autre, elle dessine les frontières plus ou moins stables, discontinues, solides, évanescentes ou encore perdues, entre la réalité externe, celle de l’environnement, et la réalité interne, celle du sujet susceptible de se reconnaître comme tel. Les pathologies de la peau – qu’elles relèvent d’une affection dermatologique affective ou qu’elles figurent, au-delà, une atteinte des limites – sont très fréquemment renvoyées à des troubles narcissiques.

La peau est la représentante de la limite de l’espace psychique de l’individu. Elle jouerait ainsi un rôle de frontière entre deux mondes : un monde extérieur visible, exposé, bruyant, et un monde intérieur, invisible, caché, silencieux. Le regard serait un organisateur important de cette partition en deux mondes : le regard du sujet qui, depuis la diffusion, à la fin du XIXe siècle, est devenu plus exigeant, et le regard de l’autre qui depuis la déploiement des médias, véritables miroirs grossissants, est, quant à lui, devenu encore plus impitoyable.

La peau n’est pas seulement la limite du corps de l’individu et la représentante de la limite de son espace psychique, elle est aussi une surface de 2 m2 environ sur laquelle sont recueillies des sensations si nombreuses et si variées que dire que l’on a « les nerfs à fleur de peau » semble à peine une métaphore. Sur la surface de la peau, en effet, s’expriment émotions, mouvements pulsionnels, affects, pensées : de la « chair de poule » qui accompagne une forte frayeur à « l’érythème pudique » qui brusquement se déploie sur le décolleté, le cou et le visage d’une jeune personne émue, en passant par les attaques d’un sujet sur sa propre peau. Sur sa surface encore, apparaissent les traces laissées par le temps, les cicatrices de traumatismes anciens, les marques d’appartenance à un sexe, à un groupe social, l’inscription dans une filiation, toutes marques renforçant le sentiment d’identité du sujet. En bref, à la surface de la peau et dans la peau s’inscrivent, intimement mêlés, les effets visibles et invisibles, bruyants et silencieux du monde extérieur et du monde intérieur de l’individu : des occupations professionnelles ou de loisirs aux caresses, depuis longtemps refoulées ou oubliées, en passant par les fonctionnements biologiques internes (des gènes aux hormones).

On a donc souvent parlé de la peau comme d’une limite, d’une frontière, d’une surface situées entre deux mondes au sein du même individu, au croisement de l’individu et de son environnement (dont les autres font partie). Et, de fait, tout au long de la vie, la peau subit des effractions, des déformations ou des transformations provoquées par ce qui vient du monde extérieur et/ou du monde intérieur. Surface qui reflète le monde pour devenir le monde elle-même, « le corps est, pour le meilleur et pour le pire, l’image du monde » comme le dit Nicolas Bouvier. La peau serait ainsi une limite qui enveloppe le sujet pour mieux le montrer, une frontière qui sépare son monde extérieur et son monde intérieur pour mieux les réunir. Ainsi, à la limite de son être, sur sa peau, le sujet joue non seulement son identité, ses liens aux autres et son rapport au temps, mais aussi son humanité.

Les limites cutanées et psychiques sont parfois malmenées par des attaques de l’intérieur, au point que ces malades pourraient, à bien des égards, être qualifiés de « monstrueux ». En effet, qu’ils soient défigurés par des maladies dermatologiques ou qu’ils attaquent eux-mêmes leur peau, la plupart vivent douloureusement leur peau et leur corps déformés.

 Le concept de Moi-peau de Didier Anzieu

C’est après W. R. Bion – qui a parlé de « première peau » (1967) – et E. Bick – qui a elle-même parlé de « peau musculaire secondaire » et de « peau psychique » (1968) -, que D. Anzieu a développé la notion de « pulsion d’attachement », intermédiaire entre les pulsions d’autoconservation et la pulsion sexuelle, et a élaboré le concept de Moi-peau, puis d’enveloppe psychique. Le concept de Moi-peau désigne : une réalité fantasmatique, « une figuration dont le Moi de l’enfant se sert au cours des phases précoces de son développement pour se représenter lui-même comme Moi à partir de son expérience de la surface du corps ». Ainsi, le Moi-peau s’étaierait, principalement, sur trois fonctions de la peau :

  • celle de sac, de contenant rempli des expériences satisfaisantes que l’allaitement, les soins, les bains de parole y ont accumulées,
  • celle de surface entre le dedans et le dehors, protégeant l’individu des agressions externes provenant des autres ou des choses,
  • celle de zone d’échange et de communication avec les autres, d’établissement de relations signifiantes, de surface d’inscription de traces laissées par ces dernières.

Le Moi-peau a aussi une fonction d’intersensorialité. Trouée par des orifices qui mettent en relation le sujet avec le monde extérieur, la peau fait le lien entre ces différents orifices (oral, anal, génital) et entre les cavités occupées par les organes des sens (nez, bouche, oreille, oeil). Ainsi, de même que la peau relie les organes des sens entre eux, de même le Moi-peau relie « entre elles les sensations de diverses natures et les fait ressortir comme figures sur ce fond originaire qu’est l’enveloppe tactile : c’est la fonction d’intersensorialité du Moi-peau, qui aboutit à la constitution d’un « sens commun » dont la référence de base se fait toujours au toucher. A la carence de cette fonction répondent l’angoisse de morcellement du corps, celle de démantèlement, c’est-à-dire d’un fonctionnement indépendant, anarchique, des divers organes des sens ».

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