Honte, culpabilité, colère

La Honte

La honte est une émotion complexe. Elle se distingue des autres émotions par sa dimension sociale, secrète, narcissique, corporelle et spirituelle. La honte a des aspects positifs et négatifs. Elle est parfois définie comme la version sociale de culpabilité, et joue un rôle dans la phobie sociale.

La honte est un mélange d’émotions simples (peur, colère, tristesse) et de sentiments (impuissance, rage retenue, désespoir triste, vide…). Il s’agit d’une émotion plus archaïque que la culpabilité au sens où elle est souvent moins verbale et plus sensorielle que cette dernière. Elle se manifeste émotionnellement (gêne, malaise, peur… ou exubérance, agressivité…), corporellement (yeux baissés, tête basse, rougissement… ou tête haute…), cognitivement (discours interne dévalorisant ou agressif…) et comportementalement (inhibition, paralysie ou ambition, exhibitionnisme…).

La honte a des aspects négatifs quand elle est excessive chez un individu. Elle est alors source de souffrance individuelle… Elle amène a des conduites d’évitement, une phobie sociale, une anxiété liée à un sentiment d’insécurité et d’appartenance, de l’inhibition… Un isolement social peut alors s’ensuivre. Émotion liée au silence et à la solitude.

Les excès de honte proviennent des humiliations, du mépris, des moqueries, de l’illégitimité, des secrets, de la régression sociale, de la rivalité, du mensonge… ou des messages d’orgueil, d’ambition, de désir… que l’individu reçoit des autres (les expressions « faire honte », « porter la honte » montrent que la honte est externe au sujet au départ). La honte passe parfois d’abord par les comportements pour ensuite fragiliser et endommager l’Être. Elle creuse son sillon dans la personnalité par passages successifs. Elle fonctionne en spirale en poussant le sujet à la fois vers le bas (« ego » brisé, déficit narcissique, forme de soumission) ou vers le haut (« ego » surdimensionné, excès narcissique, forme de domination, forme réactionnelle et défensive). La honte ne s’enracine pas dans la conscience d’avoir mal agi (il s’agit là de culpabilité), mais dans le sentiment d’être indigne, comme être humain dans un contexte social. Une fois installée et enkystée dans la personnalité, la honte excessive mine l’ego (ou le surdimensionne par réaction défensive).

Cachée ou montrée dans l’excès, de forme soumise ou défensive, la honte signe une blessure narcissique profonde. Elle enveloppe corporellement le sujet comme une boule qui soit rougit, se vide, reste figée… soit se gonfle de façon défensive pour prendre toute la place. Elle permet de constater que nous n’assumons pas ce qui nous fait honte. Elle permet aussi d’identifier le jugement que nous portons nous-même sur le sujet. (C’est justement ce jugement qui rend difficile de l’assumer). Enfin, elle nous informe de l’importance des personnes devant lesquelles nous vivons cette honte.

La honte a une dimension corporelle. Elle est liée à la frontière corporelle, à la peau et à l’hygiène du corps. Elle est très souvent associée au thème de la sexualité et de l’image de soi par le corps. La honte modifie l’image corporelle et s’ancre parfois dans le faux sentiment d’être sale, laid, monstrueux, difforme… La honte a une dimension visuelle. Elle survient lorsqu’on est visible dans un aspect de soi qu’on juge très négativement.

La Culpabilité

« Culpabilité » vient du latin latin culpa, qui veut dire : la faute. La culpabilité est le fait d’être coupable, l’état d’une personne coupable. Le sentiment de culpabilité est le sentiment d’une personne qui se juge coupable, responsable d’un crime, d’un délit, qui est à l’origine d’une faute, d’un mal (Le petit Larousse).

™Il existe 3 formes de culpabilité : La culpabilité réelle, objective, liée à un crime; ™La culpabilité névrotique, reliée à une transgression fantasmée entraînant une réaction pouvant paraître disproportionnée (ex. hystérie); ™La culpabilité existentielle, en lien avec une transgression envers sa propre destinée, se sentir coupable de ne pas vivre pleinement.

Dans la tragédie grecque, la culpabilité est purement fantasmée, sans criminel objectif, il n’y pas de cadavre. Le personnage est prêt à se repentir du crime, mais il a peur d’être dépossédé de ce dernier. La culpabilité permet d’acquérir la possession du crime et vient confirmer la réalité et la réalisation du désir, qui sans cela pourrait être nié, inexistant : « Si je suis coupable, n’est-ce pas que j’ai désiré, et peut-être même que j’ai réellement obtenu ce que je désire et qui m’est interdit? »  Le héros tragique peut donner vie à son fantasme de crime en rejouant la culpabilité imaginaire scénographie (ex. l’exorcisme qui maintient la culpabilité individuelle et subjective). La revendication de la culpabilité est alors une revendication subjectivité : « Je suis coupable donc je suis. » L’aveu fait immédiatement de soi un coupable effectif, dans une forme de toute puissance.

™™En Psychanalyse, le sentiment inconscient de culpabilité (Freud) est l’effet dans le moi de la pression exercée par le surmoi. C’est l’héritage du complexe d’Oedipe (Totem et Tabou, 1913 : meurtre du père comme acte fondateur du groupe social et de l’interdit de l’inceste). La culpabilité est l’hypothèse explicative de certains comportements, d’actions interprétés comme autopunitives. L’angoisse devant l’autorité limite nos pulsions et exerce une confrontation au principe de réalité “Je ne suis pas tout puissant et mes désirs ne sont pas magiques” (Pour introduire le narcissisme, 1914 : division du moi entre un idéal, à la fois porteur de grandeur et de l’estime de soi, et une autre instance d’auto-observation et de censure, liée aux interdits et au regard critique parental). L’angoisse devant le Surmoi donne l’apparition vers 6 ans du complexe d’Oedipe qui fait de nous un “être moral” : impossibilité de cacher au Surmoi la persistance des désirs défendus d’où l’autopunition (Le moi et le ça, 1923 :  Le sentiment de culpabilité devient une perception qui dans le moi correspond à cette instance et qui sous l’action du refoulement et des identifications émanant du complexe d’Œdipe deviendra la conscience morale. Très évoluée, elle sera dorénavant le gardien de l’idéal du moi, des idéaux transmis par les parents, ce qui suppose une intériorisation de l’agressivité et de l’autorité et implique la capacité du moi à être sensible non seulement à l’altérité, mais aussi à altérité de l’altérité). Mais le Surmoi est non objectif, il induit une punition quand les désirs sont non conformes aux attentes des proches, de la société, et aussi quand les fautes sont réelles.

™Exemples de culpabilité…

  • Choisir régulièrement des partenaires qui ne comblent pas ou rejettent
  • ™Stagner dans des occupations professionnelles insatisfaisantes
  • ™Trouver toujours de bonnes raisons pour se priver
  • ™Etre angoissé après avoir passé de bons moments
  • ™Rater tout ce qu’on entreprend
  • ™Se sentir indigne des compliments ou émotions positives
  • ™Tendre à développer de petits problèmes de santé qui intriguent les médecins
  • ™Agir mal, automatiquement, puis devoir réparer ou être puni…

™Apports de la psychosomatique (IPSO) : Il existe une forme pathologique du sentiment de culpabilité qui se trouve être à l’origine des agirs psychopathiques pour créer un sentiment de culpabilité rattaché à un objet réel. C. Smadja a proposé la notion de pathomasochisme, et a décrit la valeur paradoxalement objectalisante de la survenue de la maladie. Le moi idéal (idéal du moi parental introjecté) est un aspect du narcissisme primaire (P. Marty), témoignant de l’échec ou de l’insuffisance évolutive de l’appareil mental comme “une démesure”. C’est l’éprouvé du dehors comme un sentiment de toute-puissance, il s’oppose au surmoi post-œdipien, interdicteur et protecteur mais aussi à l’idéal du moi. Il se forme en tant que trait de caractère ou comportement à partir des images parentales idéalisées, indifférenciées, apulsionnelles et non élaborables. À l’image des enfants sages, le sujet est soumis alors à une exigence de conformisme aux idéaux collectifs, ou aux exigences intraitables et insatisfaites de la mère, dans le régime de « tout ou rien ». L’échec devant la réalité est vécu comme une blessure narcissique et peut induire une désorganisation somatique. Contrairement à la logique masochique du châtiment, la maladie apparaît plutôt comme une malédiction, sous-tendue par une culpabilité non négociable.

Apports de l’existentialisme : Si je suis vraiment coupable d’un délit, je dois assumer cette culpabilité pour tout-de-suite la dépasser vers ma propre liberté et celle des autres (Sartre). Je ne dois pas m’installer dans le remords, “Je dois être sans remords ni regrets comme je suis sans excuses, car dès l’instant de mon surgissement à l’être, je porte le poids du monde à moi tout seul, sans que rien ni personne ne puisse l’alléger” (L’Etre et le Néant).  Mais il y a l’existence d’une culpabilité indépassable dans l’existentialisme : “C’est en face de l’autre que je suis coupable. Coupable d’abord lorsque sous son regard, j’éprouve mon aliénation et ma nudité comme une déchéance que je dois assumer; c’est le sens du fameux : “Ils connurent qu’il étaient nus” de l’Ecriture. Coupable en outre, lorsqu’à mon tour, je regarde autrui, parce que du fait même de mon affirmation de moi-même, je le constitue comme objet et comme instrument, et je fais venir à lui cette aliénation qu’il devra assumer. Ainsi, le péché originel, c’est mon surgissement dans un monde où il y l’autre et, quelles que soient mes relations ultérieures avec l’autre, elles ne seront que des variations sur le thème originel de ma culpabilité”. Pour Sartre,  la culpabilité découle de la honte d’être un objet : si je fais un geste maladroit ou vulgaire, je le vis simplement, mais si je me rends compte que quelqu’un m’a vu, j’ai honte de moi tel que je lui apparais. Et par cette apparition de l’autre, je suis en mesure de porter un jugement sur moi-même comme sur un objet, car c’est comme objet que j’apparais à autrui.

Les 4 niveaux de culpabilité

  • ™Niveau métaphysique : culpabilité d’un pour-soi qui n’est pas moi, culpabilité supposée
  • ™Niveau ontologique : je suis coupable mais pas responsable, culpabilité culpabilité théorique plus grande que la culpabilité réelle
  • ™Niveau ontique : je suis responsable du monde entier, y compris de ses crimes
  • ™Niveau empirique : je suis coupable ou non coupable au sens légitime, que ce soit par autrui, moi-même ou un tier totalisateur (la morale)

™La culpabilité en psychothérapie

Il s’agit d’interpréter les fantasmes qui se manifestent dans le discours, les rêves, le transfert et qui parlent de nos désirs car derrière toute culpabilité se cache un désir que le sujet ne peut assumer parce qu’il l’ignore. La culpabilité protège de l’épreuve de réponse de ses actes et de ses desseins. Le but est d’amener le patient à reconnaître et à assumer ses désirs afin qu’il puisse se libérer de son sentiment de culpabilité et passer à une responsabilité éclairée.

En Psychanalyse : Le rêve éveillé utilise l’imagination pour pénétrer le monde des représentations inconscientes. A partir d’une image, d’un thème, le psychologue demande au patient de construire un scénario imaginaire dans lequel il est impliqué à moyen détourné pour dévoiler la source et le sens du ressenti. On incite ensuite le patient à surmonter dans son scénario les obstacles qu’il a créés. Enfin, on explore en séance d’analyse le matériel symbolique produit au cours des rêves. C’est un travail associatif et interprétatif. Le psychodrame est la scène psychodramatique prend la place du rêve éveillé.

En Thérapie Existentielle : De coupable à responsable, il s’agit de faciliter la sensibilisation du patient à sa responsabilité, pour gagner en courage, en énergie, en autonomie… (cf. empowerment, locus contrôle…) et se libérer de la culpabilité existentielle, à savoir ne pas être capable d’assumer la liberté de ses choix, ne pas réaliser son potentiel. Le sentiment de culpabilité est une force motrice. Mais savoir n’est pas vouloir : une fois que le patient compend sa culpabilité, et sa responsabilité, il est important pour surmonter sa culpabilité et vivre pleinement de faire émerger le désir qui précède toute volonté de changement. D’où l’importance du travail thérapeutique autour de la sphère émotionnelle à débloquer les affects pour débloquer le désir (imagerie, concentration sur les sensations et les kinesthésies etc.)

En Thérapie Cognitive et Comportementale (TCC) : le sentiment de culpabilité repose en grande partie sur des croyances erronées qu’il faut mettre en évidence afin de ne plus en être le jouet. Le sentiment de culpabilité doit être relié à des situations précises. En TCC, il est question d’erreurs d’attribution : le dépressif qui se croit responsable des malheurs du monde, la culpabilité du survivant, le fait d’être meilleur que son père, abandonner ses parents, se croire foncièrement mauvais etc. Ces erreurs reposent essentiellement sur des mécanismes de projection et d’anticipation, qui sont source de confusion. La restructuration cognitive invite le patient à faire la différence entre les faits et l’interprétation qu’il en donne, à ne pas visualiser l’évènement à la seule lueur du passé. Si la culpabilité est basée sur des torts réels, objectifs, il s’agit d’aider le patient à envisager une action réparatrice réelle ou symbolique.

La Colère

La colère vient du grec kholê, la bile, dont vient également le nom choléra. Elle est une émotion secondaire à une blessure, un manque, une frustration. Elle est affirmation de sa personne et sert au maintien de son intégrité physique et psychique ou alors elle est l’affirmation d’une volonté personnelle plus ou moins altruiste.

La colère provoque plusieurs modifications physiologiques préparant le corps au mouvement et à la réaction. Elle se traduit par une augmentation de l’activité cardio-respiratoire, une accélération du rythme cardiaque, un afflux de sang, notamment dans la partie supérieure du corps, ce qui peut colorer la peau. La respiration devient ample et rapide, ce qui cause notamment la hausse involontaire du volume sonore lors de l’expression de la parole. La colère provoque aussi une contraction involontaire du corps dans son ensemble et en particulier des mains, qui tendent alors à se fermer en poing, ainsi du visage dont les sourcils se froncent, et les mâchoires se serrent, donnant une expression dure au visage. Les narines se dilatent pour s’adapter à un flux d’air plus important. Le sujet ressent un échauffement de la peau et le besoin d’agir. La colère, cependant, est le plus souvent de courte durée : ses signes s’effacent lorsque l’attention se centre sur un objet neutre et ses effets s’estompent.

Il a été montré que « l’hostilité », surtout lorsqu’elle n’est pas exprimée, est fortement corrélée à une fréquence accrue de maladies cardiovasculaires. Ce facteur d’agressivité rentrée multiplie le risque de maladies coronariennes de 1,5 à 5 fois en fonction des études. Par ailleurs, il semble que certaines caractéristiques comme l’absence d’expressivité émotionnelle (« l’anti-émotionalité »), l’absence d’affirmation de soi, la retenue de ses émotions négatives et la rationalisation, représentent un risque pour le cancer. S’entrainer à formuler ses émotions négatives devient donc un acte de prévention médicale.

La psychologie a démontré les effets nocifs de la censure de la colère, qui enferme l’individu dans des zones de non-dits et parasite la relation à soi-même et aux autres. Il existe pourtant des expressions positives de la colère, qu’il est possible d’apprendre, de même qu’il est possible et souvent souhaitable d’accueillir la colère des autres. Si la colère est une forme d’expression licite contre l’indignation et l’injustice, elle est parfois incontrôlable. Face à un mal subi, l’homme en colère ne se contente pas alors de répondre par un mal équivalent, rétablissant une sorte d’ordre de droit égalitaire, mais rend facilement au centuple le mal qu’il a subi. Pour Albert Camus, « la révolte est le refus d’une part de l’existence au nom d’une autre part qu’elle exalte. Plus cette exaltation est profonde, plus implacable est le refus. Ensuite, lorsque dans le vertige et la fureur, la révolte passe du tout ou rien, à la négation de tout être et de toute nature humaine, elle se renie à cet endroit ». La colère, lorsqu’elle est aveugle et dévastatrice, devient de la fureur et génère de la peur.

Les conséquences comportementales

  • Baisse de l’estime de soi, manque d’assurance et de confiance en soi…
  • Difficultés relationnelles (engagement amoureux, agressivité, isolement social, violences conjugales, dégoût, haine des hommes…)
  • Diverses pathologies psychiques (dépression, psychoses, mal-être généralisé, sentiment de culpabilité dévorant, sentiment de vide et non-sens, dégoût de soi, de son corps, de son image dans le miroir…)

La colère survient dès les premiers mois de la vie. Lorsqu’un bébé est bien, il sourit. A l’inverse, lorsque la mère est stressée, fatiguée ou que le liquide amniotique est pollué par la cigarette, il grimace. Certains disent même qu’il pleure… Il a, en tout cas, des mimiques faciales semblables à celles qu’il exprimera plus tard quand il pleurera. Dès la naissance, l’enfant manifeste l’expression des émotions fondamentales et archaïques : il est bien, c’est le plaisir ; il ne l’est pas, c’est la colère. Pour un bébé, dont les sensations sont binaires, tout ce qui n’est pas plaisant est agressif. Alors, il réagit, pleure, pique une rage ! Autant de manifestations immédiatement interprétées en fonction de la culture, qui reste un puissant déterminant. Au commencement, les émotions sont pratiquement mêlés. Les pleurs du bébé manifestent à la fois de la colère mais aussi de la tristesse. C’est un mélange de cris (colère devant) et de larmes (tristesse derrière). Ces émotions sont initialement des moyens de communication du bébé dont l’enjeu n’est rien d’autre que sa survie. Très vite, le bébé va commencer à prendre conscience à la fois de sa puissance et de son impuissance. Pour ce qui est de la puissance, à l’instar de la pensée magique, il va expérimenter l’émotion magique dans la mesure où ses cris/pleurs font faire apparaître presque instantanément l’objet détenteur de la satisfaction. Mais très vite, ce sentiment de puissance va être confronté à son inverse, l’impuissance face à l’absence de réaction de l’entourage. C’est ainsi, qu’il va reconnaître, progressivement l’existence d’une extériorité. ­ Freud parlera du Principe de Réalité ­non congruente à son besoin. Face à cette absence de réponse, dans un premier temps, il n’a qu’un moyen et un seul pour arriver à ses fins : redoubler d’efforts dans le seul registre dont il dispose, les cris/pleurs. Tant qu’il lui reste de la force, c’est la colère qui se manifestera en premier, mais au fur et à mesure qu’il s’épuisera, elle laissera progressivement la place à la tristesse et cela pourra aller jusqu’à l’impuissance apprise, cet état quasi dépressif que vivent les humains et les animaux quand ils sentent qu’il ne sert plus à rien de crier ni de pleurer, puisque personne ne viendra. C’est le début d’une forme de désespérance. Quand la colère n’est plus efficace, il nous reste la tristesse. Tant que le bébé « y croit » tant qu’il croit que sa colère va lui amener sa mère, il en use et en abuse. Quand il commence à désespérer, ce sont les pleurs et les plaintes qu’il va exprimer. La colère est centrifuge, la tristesse centripète. Ces combats, vont s’inscrire en historique en nous, de façon permanente et certainement être à l’origine de nos stratégies de coping ultérieures. Force d’attirance (force centrifuge par exemple liée au mouvement) et force d’éloignement, de répulsion (force centripète). Selon le sentiment de puissance dont nous croyons disposer, nous manifesterons plutôt de la colère. Si c’est le sentiment de notre impuissance qui prédomine, ce sera plutôt de la tristesse.

En Dynamique Emotionnelle ce sont essentiellement ces deux émotions qui se manifestent en thérapie et elles sont révélatrices déjà du rapport à notre propre puissance. On peut se demander s’il n’y a pas un lien à faire avec la résilience, celle­ ci pouvant être en somme le sentiment interne des ressources dont on se sent possesseur. En effet, si nous revenons à l’enfant, si celui­-ci se plie aux volontés de ses parents au point de renier ces émotions dont la colère et son propre moi, c’est qu’il espère au fond qu’il arrivera par ce biais à obtenir en retour leur affection. Inconsciemment, il aura introjecté (transpose, sur un mode fantasmatique) une conception conditionnelle de l’amour. De plus, cet espoir auto­-entretenu, lui donnera un sentiment de toute puissance puisque se faire aimer dépendra dorénavant de lui et de son comportement. L’envers de la médaille consistera à croire qu’il sera en conséquence fautif s’il n’y a pas de retour affectif. La culpabilité est donc, dans ce système, l’envers de la médaille de l’espoir déçu : « si je ne suis pas aimé, c’est certainement de ma faute ».

Quel rôle les débuts de la vie jouent-­ils dans l’expression future de cette émotion? Si sa mère est absente ou si elle est très dépressive, le bébé va souffrir de ce qu’on ne s’occupe pas de lui, qu’on ne lui parle pas, qu’on ne l’éduque pas. Cette carence affective sensorielle précoce peut donner des enfants, puis des adultes bagarreurs, violents… Ils n’ont pas mis en place le dispositif neurologique d’origine relationnel qui leur permettrait d’apprendre à inhiber la pulsion. La résilience neuronale permet de rectifier ce manque d’inhibition préfrontale en proposant notamment une niche éducative, un substitut familial… Mais il ne faut pas attendre trop longtemps. Actuellement, en France, on constate des défaillances à tous les niveaux du développement neurologique, affectif, verbal et culturel. Au niveau neurologique, les bébés sont de plus en plus seuls… Ce qui peut expliquer en grande partie l’impulsivité dans les écoles. Soumis à leurs émotions, à une colère qu’ils ne savent pas contrôler, les gamins passent à l’acte, frappent, mordent, insultent le prof… Le parcours affectif des enfants est moins sécurisé, les figures d’attachement, moins stables… Les progrès de notre civilisation poussent au changement, à un redémarrage fréquent de l’évolution personnelle. Elever un enfant, c’est l’aimer, lui apprendre les mots pour exprimer ses émotions, l’éduquer. L’interdit a une fonction structurante affective.

Si je réprime ma colère, je me fais mal pour ne pas blesser l’autre. Si je ne la réprime pas, je fais du mal à l’autre pour me protéger. La seule bonne stratégie de l’expression des émotions est d’apprendre à ritualiser sa colère : avec son cerveau, avec des mots si on a appris à verbaliser, et grâce aux rituels culturels.